UE–Inde : longtemps attendu, enfin scellé. Les nouveaux équilibres du plus grand traité commercial européen depuis dix ans
Après près de vingt ans de négociations intermittentes, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et l’Inde est désormais acté.
Le 27 janvier 2026, à New Delhi, Ursula von der Leyen, António Costa et Narendra Modi ont scellé ce que plusieurs observateurs qualifient déjà de « mother of all trade deals » (la mère de tous les accords commerciaux), selon le Financial Times, tant l’ampleur économique et géopolitique du texte dépasse le cadre d’un simple abaissement tarifaire.
L’accord vise à structurer un corridor commercial entre deux ensembles représentant près de deux milliards de consommateurs et environ un quart du PIB mondial, dans un contexte de fragmentation croissante du commerce international, comme l’a rappelé AP News lors de l’annonce officielle.
Une relation commerciale ancrée mais structurellement déséquilibrée
Avant même la signature, les échanges UE-Inde étaient déjà substantiels mais profondément asymétriques. En 2024, le commerce de biens atteignait environ 120 milliards d’euros, tandis que les services représentaient près de 60 milliards d’euros, selon RTL Infos.
Pour New Delhi, l’Union européenne constitue le premier partenaire commercial, alors que l’Inde ne pèse qu’environ 2 % du commerce total de biens de l’UE ; un déséquilibre structurel que ce nouveau traité entend précisément corriger. Cette relation était en outre freinée par une forte dissymétrie tarifaire. L’Union appliquait en moyenne des droits proches de 3,8 %, tandis que l’Inde imposait près de 9,3 %, avec des pics spectaculaires sur l’automobile, la chimie ou le textile, comme l’indiquait The Times of India avant l’accord.
Droits de douane : le cœur économique du traité
La réduction de ces droits constitue donc l’ossature économique du traité. L’Inde s’engage à démanteler ou réduire les barrières tarifaires sur plus de 90 % des exportations européennes, une mesure qui pourrait représenter jusqu’à 4 milliards d’euros d’économies annuelles pour les entreprises de l’UE, selon The Economic Times. Les droits sur les véhicules européens, auparavant supérieurs à 100 %, seront progressivement ramenés autour de 10 % sous conditions, un tournant pour les constructeurs premium, comme l’a détaillé le Financial Times. Les machines, équipements industriels, produits chimiques, pharmaceutiques et vins bénéficient également de baisses massives, voire de suppressions totales de taxes, renforçant l’attractivité du marché indien pour les industriels européens.
Le textile, grand gagnant de l’accord ?
Mais c’est du côté du textile que l’accord pourrait produire les effets les plus structurants à moyen terme. L’Inde est déjà un acteur clé de l’habillement mondial, mais reste sous-représentée sur le marché européen.
Selon une note de Jefferies publiée fin janvier, l’Union européenne importe chaque année plus de 125 milliards de dollars de textiles et d’habillement, un marché aujourd’hui dominé par la Chine à hauteur de 30 %, tandis que l’Inde n'en capte que 5 à 6 %.
La suppression des droits de douane européens, auparavant situés entre 10 % et 16 %, intervient à un moment particulièrement clé et opportun. Les exportateurs textiles indiens font face à des droits de douane pouvant atteindre 50 % aux États-Unis, ce qui renforce mécaniquement l’attractivité du marché européen comme débouché prioritaire. Pour les marques et distributeurs européens, cette évolution pourrait accélérer la diversification des fournisseurs, sécuriser les volumes et stabiliser les coûts dans un contexte de volatilité des chaînes logistiques mondiales.
Quel impact sur la chaîne de valeur textile européenne ?
Pour la chaîne de valeur textile européenne, l’accord ouvre en effet plusieurs dynamiques simultanées :
- un redéploiement progressif des sourcing hors de Chine, dans un contexte de tensions commerciales et de pression réglementaire croissante,
- une montée en gamme des approvisionnements, l’Inde disposant d’un savoir-faire reconnu sur le coton, la filature, le tissage et certaines finitions complexes,
- une opportunité de relocalisation partielle en Europe des étapes à forte valeur ajoutée, comme le design, le prototypage, la logistique finale ou le contrôle qualité,
- une réduction du risque réputationnel lié au « Made in China », sans basculer vers des zones à forte insécurité réglementaire et social, l’Inde disposant déjà de cadres normatifs plus lisibles pour les donneurs d’ordre européens.
À terme, cette dynamique pourrait installer l’Inde comme une alternative industrielle crédible à la Chine, tout en redonnant à l’Europe un rôle central dans la conception, la qualité et la valorisation finale des produits textiles.
Des gains plus mesurés pour l’automobile et l’aéronautique
À l’inverse, certains secteurs industriels européens pourraient bénéficier de manière plus graduelle. Dans l’automobile, la baisse des droits indiens ouvre des perspectives, mais l’impact réel reste à nuancer : une grande partie des véhicules premium européens entre déjà en Inde sous forme de kits assemblés localement, limitant l’effet immédiat de la libéralisation, comme le souligne Jefferies. En aéronautique, la réduction des droits sur les avions et pièces détachées pourrait alléger les coûts, même si l’effet net reste partiellement compensé par la fiscalité intérieure indienne.
Des zones de friction encore bien présentes
L’accord n’efface toutefois pas toutes les lignes de tension. Les barrières non tarifaires, notamment le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières, restent un sujet de préoccupation majeur pour les exportateurs indiens, selon Jefferies. Certains pans sensibles, comme l’agriculture ou certains services numériques, demeurent en dehors du champ immédiat du traité, tandis que la ratification par les parlements nationaux et le Parlement européen pourrait encore prendre plusieurs mois, comme l’a rappelé le Financial Times.
Un nouvel élan pour les chaînes de valeur européennes
À l’échelle macroéconomique, l’accord UE-Inde s’inscrit dans une recomposition plus large des chaînes de valeur mondiales. Il offre à l’Europe une alternative crédible à la dépendance asiatique concentrée, tout en permettant à l’Inde de monter en gamme industrielle et de capter davantage de valeur sur les marchés développés.
Pour le textile européen, il ne s’agit pas seulement d’une question de coûts, mais d’un levier pour reconstruire une chaîne plus résiliente, plus diversifiée et mieux alignée avec les exigences sociales, environnementales et politiques du continent.