Marseille au rythme de la slow fashion : Contre la frénésie du jetable, l'éloge du temps long face à la Méditerranée

Du 5 au 13 juin 2026, Marseille vibre au rythme de la deuxième édition de la Slow Fashion Week. Rencontre en profondeur avec sa fondatrice, Marion Lopez.
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Marion Lopez, co-fondatrice du collectif BAGA à l'origine de la Slow Fashion Week et directrice de l'école Studio Lausié Credits: Marion Lopez
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Loin des rumeurs de la Fashion Week parisienne, de son effervescence parfois jugée superficielle et de sa course effrénée contre la montre, un autre dialogue s'invente face à la Méditerranée.

Ici, le vêtement ne se consomme pas à la hâte. Il se pense, se répare, s'imprègne du territoire. Au cœur de ce renouveau, se trouve Marion Lopez, co-fondatrice du collectif BAGA à l'origine de la Slow Fashion Week et directrice de l'école Studio Lausié.

À l’occasion de la deuxième édition de cet événement qui bouscule les codes de l'industrie textile, et dont les échos se sont fait sentir jusqu’à New York, nous avons partagé un échange dense et habité avec cette entrepreneuse passionnée.

Un dialogue qui sonne comme un manifeste pour une mode à impact positif, ancrée dans la réalité locale, et une invitation profonde à repenser notre rapport au temps.

Le choc des usines d'Asie : le point de rupture

Pour comprendre l'engagement viscéral de Marion Lopez, il faut remonter le fil de son parcours et s'éloigner des rives de la Méditerranée. C'est en plongeant directement au cœur de la machine industrielle mondiale, en visitant les usines textiles en Asie, qu'elle a subi un véritable électrochoc. En observant pendant près de dix ans le fonctionnement de ces usines — le rythme infernal imposé aux ouvriers, la standardisation extrême, les cadences déconnectées de toute réalité humaine et l'opacité des chaînes de production —, elle a vu la mode sous son visage le plus sombre.

Ce fut le moment du déclic, un refus catégorique : « Non, je ne veux pas de ça. » De ce constat net et sans appel est née une obsession constructive : « Comment en changer ? » Cette prise de conscience a imposé une nécessité impérieuse de retour aux sources, en France, porté par une exigence absolue de transparence et de slow.

Mais une question demeurait alors : que faire de tout ce bagage, de cette lucidité nouvelle sur les dessous de l'industrie ? La réponse s'est, presque, imposée d'elle-même. Il fallait en parler, briser le silence et, surtout, transmettre. Marion Lopez a éprouvé le besoin viscéral d'offrir aux futures générations de créateurs, d’acteurs de la mode, l'opportunité d'apprendre tout ce que, elle-même en tant qu'étudiante, aurait voulu savoir sur les réalités et les alternatives de cette industrie. Cependant, l'adaptation globale des modes de production prendra du temps. C'est précisément pour cela qu'il faut commencer à planter des graines dès maintenant.

Studio Lausié : de la transmission à la thérapie du geste

Pourtant, rien ne la destinait à devenir chef d'entreprise. L'entrepreneuriat n'était pas une éventualité, encore moins un plan de carrière. C'est le projet lui-même, l'urgence de sa mission de transmission, qui l'a poussée à se lancer malgré les doutes. La construction s'est faite pas à pas, de manière organique et graduelle. La première année, le Studio Lausié ouvre ses portes avec seulement quatre élèves. L'histoire s'écrit modestement, mais la pertinence du modèle tape juste. Rapidement, l'école grandit pour accueillir 6, puis 18 dès la deuxième année, et davantage d'étudiants encore avec les années, consolidant sa réputation de laboratoire alternatif où la technique du modélisme, du stylisme, dialogue constamment avec l'éthique environnementale, mais aussi avec le pragmatisme opérationnel et économique.

En enseignant l'art de l'upcycling, de la valorisation des rebuts textiles et du respect du temps de fabrication, Marion Lopez donne à ses élèves les outils pour réinventer la filière de l'intérieur. Cette bienveillance et ce retour au geste ont des vertus que Marion Lopez n'hésite pas à qualifier de thérapeutiques. Au contact de ses élèves, elle constate chaque année les bienfaits psychologiques de cet apprentissage basé sur la patience : « J'ai des élèves qui arrivent dans l'école et qui ont certains troubles psychologiques, ou beaucoup d'anxiété. Ils me disent que c'est presque thérapeutique. D'année en année, je vois que les élèves se révèlent, prennent confiance en eux, reprennent le temps de faire des choses qui ont du sens. »

Studio Lausié, Slow Fashion Week, Marseille 2026 Credits: Studio Lausié

L’urgence de ralentir : la qualité des secondes retrouvées

Pour le journaliste qui observe notre époque, le constat est souvent confondant : nous vivons dans le culte de l'instantanéité. Dans l'industrie de la mode traditionnelle, cette accélération vire à la frénésie, voire à la folie écologique et humaine. Le temps semble défiler à toute allure, nous laissant impuissants, incapables de saisir la beauté d'un savoir-faire ou l'histoire d'un tissu. Ou la qualité même des secondes qui viennent défiler sous nos yeux. Face à ce tumulte, Marion Lopez a cherché, pour la grande part inconsciemment, à offrir un véritable apaisement. De l’apaisement, certes pour elle, désormais entrepreneuse et maman, mais aussi pour la filière, pour les acteurs du secteur, pour ses étudiants.

La Slow Fashion Week n'est pas un simple enchaînement de défilés où les silhouettes passent en quelques secondes sous les flashs avant de disparaître. C'est une invitation à voir le temps qui passe, à l'apprécier plutôt qu'à le subir. Pour Marion, qui vient de franchir le cap des quarante ans, ce retour à une temporalité qualitative est devenu une évidence personnelle et professionnelle : « Je me suis dit : "Alors là, c’est bon, tout va tellement vite, j’ai envie maintenant de revenir à quelque chose où on voit le temps passer, on profite..." C'est très apaisant. Prendre le temps de faire une broderie, ou même de raccommoder ses affaires... ça permet de se connecter au présent. »

Cette philosophie se traduit concrètement dans la formation qu’elle dispense à ses élèves et dans la programmation de l'événement. Le temps long est ici réhabilité à travers des disciplines artisanales qui imposent leur propre rythme : la broderie contemporaine, le crochet, le tricot, la teinture végétale. Autant de gestes millénaires qui exigent de la patience, invitent à la réflexion, et redonnent au vêtement sa juste valeur.

Le pragmatisme marseillais : le manifeste de la slow fashion

Si le discours est poétique, Marion Lopez n’en reste pas moins une femme de terrain, d’un pragmatisme absolu. Pas de greenwashing ici, ni de grands concepts théoriques déconnectés des réalités économiques. La sélection des marques et des créateurs de la Slow Fashion Week répond à une charte précise qui structure l'événement à travers quatre piliers fondamentaux.

L'ancrage territorial

Il s'agit de valoriser en priorité les initiatives marseillaises et régionales. Marseille se révèle être le terreau idéal pour cette démarche. Loin de l'élitisme de certaines destinations, la cité phocéenne vibre d'une énergie spontanée, honnête et profondément humaine, qui s'affranchit de la course du temps. « Il y a quelque chose autour de la récupération, de la débrouille, du réemploi, le fait de revaloriser l’existant, de travailler à partir de "déchets" textiles du territoire », explique Marion Lopez.

Le sourcing responsable

La priorité absolue est donnée au réemploi des matières et à l'upcycling. Cette approche permet de prouver que le surcyclage n'est ni synonyme de finitions négligées ou d'un rendu « sale » souvent décrié, ni de design de seconde zone. Au contraire, sous l'impulsion des créateurs invités et des étudiants du Studio Lausié, les lacets récupérés, les rebuts métalliques et les fins de rouleaux se transmettent, se tissent et se brodent pour donner naissance à des pièces uniques, résolument contemporaines, dignes de la haute couture.

La production éthique

L'exigence impose une confection locale ou, a minima, hexagonale pour faire vivre les savoir-faire de proximité.

La transparence et les valeurs humaines

Un engagement entier est pris envers l'inclusivité, l'accessibilité et la diversité des corps.

Éduquer le regard et transformer le business

Marion Lopez ne nie pas les réalités du marché. Pour que la mode change, il faut aussi que les modèles économiques évoluent, sans pour autant couper les créateurs de leurs moyens de subsistance. C'est pourquoi il est impératif pour elle de montrer à ses élèves comment une marque peut vivre, exister et se pérenniser dans le monde réel. Il s'agit de leur donner les clés de l'entrepreneuriat, notamment à travers des retours d'expérience concrets et locaux, comme ceux des marques marseillaises Azur ou Les Mains de Mamie. Ces exemples inspirants offrent aux étudiants l'opportunité de découvrir d'autres modèles économiques, viables et éthiques.

En générant des retombées concrètes pour toute la filière textile locale, le concept a fini par traverser les frontières. Même à New York, la Fashion Week a fait parler de cette initiative phocéenne, érigeant Marseille en exemple d'une relève stylistique consciente et audacieuse. Pour autant, l'événement intègre aussi des figures majeures de l'industrie pour nourrir la réflexion globale, à l'image des interventions de Thibaut Ledunois de la Fédération du Prêt-à-Porter Féminin, de l'experte de la mode circulaire Julia Faure (fondatrice de la marque Loom) ou encore d'exposants engagés comme le collectif Du Noir.

« On peut faire de très belles choses, prendre le temps de les créer, mais les créateurs et créatrices engagés ont aussi besoin de vendre. L'idée est d'éduquer, entre guillemets, les consommateurs et les professionnels, pour essayer ensemble de trouver de nouvelles façons de créer, de produire et de vendre plus vertueuses. » La décentralisation hors de Paris offre à cet égard une liberté précieuse. À Marseille, la scène de la mode s'affranchit du carcan des réseaux traditionnels pour proposer une vision plus solaire et inclusive. Le succès de la première édition a prouvé que le public attendait cette alternative avec impatience.

Une mode humaine et universelle

Au-delà de l'impact environnemental, ce qui se joue à Marseille, c'est une réappropriation humaine du vêtement. Marion Lopez insiste sur les valeurs d'inclusivité et d'accessibilité qui portent le collectif. La mode doit habiller tous les âges, toutes les morphologies et tous les genres. On se souvient avec émotion du défilé de clôture de l'année dernière, où les grands-parents des élèves avaient foulé le podium aux côtés des mannequins, brisant les stéréotypes d'une industrie d'ordinaire obsédée par la jeunesse éternelle. De même, les conférences de l'événement abordent de front la difficulté de s'habiller de manière responsable lorsque l'on dépasse la taille 44.

Soutenue par la Ville, la Slow Fashion Week s'impose désormais comme un rendez-vous incontournable, une caisse de résonance pour toutes les initiatives textiles responsables du Sud de la France. En ouvrant ses portes à tous les publics, l'événement réussit le pari de démocratiser des enjeux fondamentaux.

Alors que les deux journées de jurys s'achèvent au Studio Lausié et que les collections s'apprêtent à défiler, l'énergie qui émane de Marseille est celle d'un optimisme combatif. En apprenant à observer le temps plutôt qu'à le regarder fuir, Marion Lopez et les artisans de la Slow Fashion Week ne font pas que créer des vêtements : ils dessinent les contours d'un avenir plus juste, plus serein et profondément désirable. Un avenir où la mode s'écoute, se ressent et, enfin, s'apaise.

Défilé Studio Lausié 2025, Inés Saghi duo Credits: Florian Puech
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