Loro Piana : pourquoi la manufacture de Ghemme change l’équation industrielle de la maison
Loro Piana vient d’inaugurer à Ghemme, dans le Piémont, sa plus importante manufacture. Avec ses 8 000 mètres carrés, le site augmente les capacités de production de la maison et regroupe davantage d’étapes de fabrication sur un même site.
Recherche et développement, programmation, tricotage, assemblage, lavage, repassage et contrôle qualité y sont désormais réunis. Un investissement lancé il y a trois ans, qui prend une résonance particulière alors que Loro Piana a depuis renforcé le contrôle de sa chaîne de sous-traitance après les difficultés rencontrées en Italie.
Il aura fallu trois ans pour faire sortir de terre la nouvelle manufacture de Loro Piana. Inauguré le 18 septembre à Ghemme, dans le Piémont, le site représente l’investissement industriel le plus important jamais réalisé par la maison, pour plusieurs dizaines de millions d’euros selon Les Echos. Il est consacré à la maille et doit employer environ 190 personnes aujourd’hui, avec un objectif de 300 collaborateurs à trois ans, selon Frédéric Arnault, PDG de Loro Piana depuis juin 2025.
À Ghemme, Loro Piana rassemble sur plus de 8 000 mètres carrés des étapes qui étaient auparavant davantage dispersées. Recherche et développement, programmation, tricotage, assemblage, lavage, repassage et contrôle qualité sont désormais réunis sur un même site.
Pourquoi investir autant dans la maille ?
Pour Loro Piana, la maille est l’un des domaines où la précision technique fait directement partie du produit vendu. Le travail commence avec le fil, mais ne s’arrête évidemment pas au choix de la matière. La programmation des machines, la construction du tricot, l’assemblage des pièces, le remaillage, le reprisage ou encore les finitions déterminent le tombé, la douceur et la régularité du vêtement.
BFM Business décrit un site conçu pour suivre le vêtement « du fil au vêtement fini ». La maison y travaille notamment le cachemire, le Baby Cashmere, la vigogne, la laine mérinos ou encore la Pecora Nera. Certaines pièces nécessitent des opérations extrêmement fines, dont une partie reste manuelle.
En réunissant les équipes qui développent les produits et celles qui les fabriquent, Loro Piana peut aussi rapprocher les essais, les ajustements techniques et la production. Pour une maison qui travaille des matières rares et des constructions complexes, cette proximité facilite le passage du prototype au produit fini et permet de conserver les techniques de fabrication au sein de l’entreprise.
Pourquoi Ghemme ?
Loro Piana est née dans le Piémont et son histoire industrielle est intimement liée à la Valsesia, où la famille a développé son activité textile. La maison possède déjà une filature à Roccapietra et un site de production à Quarona, dans la vallée voisine. Ghemme vient renforcer cet ensemble industriel qui existe depuis plusieurs décennies.
Le territoire dispose encore d’un tissu de métiers spécialisés dans le textile. C’est précisément dans cet environnement que Loro Piana cherche à maintenir les compétences nécessaires à ses productions.
La nouvelle manufacture accueille ainsi l’Accademia dei Mestieri, créée par Loro Piana en 2015. Le centre forme notamment aux métiers de la programmation, du remaillage, des finitions et du reprisage. Loro Piana revendique 59 métiers et savoir-faire à préserver et à transmettre.
Une partie du projet consiste donc à former les prochains artisans de la maison. Pour des métiers qui reposent sur des années de pratique, la question de la transmission est devenue aussi importante que celle des équipements.
Une manufacture qui sert aussi de centre de formation
Ghemme rassemble ainsi production, développement et formation. Cette organisation permet aux apprentis de se former au contact des équipes de production et aux savoir-faire de rester liés aux opérations quotidiennes. La maison dispose également d’un espace pédagogique consacré à son histoire, aux fibres qu’elle utilise et aux différentes étapes de fabrication d’une pièce en maille.
Cette concentration répond aussi à une réalité du luxe. Loro Piana peut augmenter ses capacités tout en gardant la main sur les techniques qui déterminent la qualité de ses produits. La maison travaille des matières dont la disponibilité est limitée et des constructions qui demandent du temps. Elle ne peut donc pas raisonner uniquement en capacité industrielle. Elle doit aussi disposer des compétences capables de travailler ces matières et de reproduire les mêmes niveaux de finition.
Reprendre davantage la main sur la production
Cette volonté d’intégrer davantage la fabrication intervient après une période difficile pour le contrôle de la sous-traitance en Italie. Loro Piana a été placée sous administration judiciaire par le tribunal de Milan en juillet 2025, dans le cadre d’une enquête sur les conditions de travail chez certains sous-traitants. Les investigations avaient révélé que des vêtements confiés à un fournisseur avaient ensuite été sous-traités à des ateliers chinois employant des travailleurs dans des conditions illégales et précaires.
Le problème soulevé par les autorités italiennes ne portait pas sur l’emploi direct de ces travailleurs par Loro Piana. Il concernait le contrôle exercé sur sa chaîne de sous-traitance et la capacité de la maison à connaître les différents niveaux de fournisseurs impliqués dans sa production. Loro Piana avait indiqué avoir ignoré l’existence de certains sous-traitants et avoir rompu les relations concernées dès qu’elle en avait été informée.
La procédure a finalement été levée en avril 2026. Selon Reuters, Loro Piana avait réalisé environ 2 400 audits depuis 2024 et rompu ses relations avec plus de 100 fournisseurs ne respectant pas ses standards.
Le projet de Ghemme avait toutefois été lancé bien avant cette affaire. Il serait donc faux de présenter la manufacture comme une réponse directe au scandale. En revanche, son fonctionnement va dans le même sens que le renforcement du contrôle engagé depuis.
Pour la maille, Loro Piana maîtrise désormais directement davantage d’étapes, de la recherche et développement jusqu’aux finitions. Cela réduit mécaniquement le nombre d’opérations confiées à l’extérieur et donne à la maison une visibilité plus précise sur la fabrication.
Le « Made in Italy » sous surveillance
Depuis plusieurs années, les enquêtes de la justice milanaise ont mis sous pression le système de production du luxe italien. Plusieurs grandes maisons ont été confrontées à des procédures ou à des investigations portant sur leurs chaînes de sous-traitance. Reuters avait notamment documenté en 2024 les failles des systèmes d’audit utilisés dans le secteur. Certains contrôles pouvaient être annoncés à l’avance et ne remontaient pas toujours jusqu’aux sous-traitants de rang inférieur, là où les conditions de travail pouvaient être les plus problématiques.
Pour les maisons de luxe, le « Made in Italy » ne garantit donc pas à lui seul la maîtrise de toute la chaîne de fabrication. Une pièce peut être produite en Italie tout en passant par plusieurs niveaux de fournisseurs.
Ghemme permet à Loro Piana de réduire cette distance sur une partie de ses collections. Pour les produits fabriqués sur place, la maison contrôle directement les opérations, les équipes et les conditions de travail du site.
Frédéric Arnault mise sur l’outil industriel
Frédéric Arnault a pris la direction de Loro Piana en juin 2025, après avoir dirigé les activités horlogères de LVMH. La nouvelle manufacture constitue l’un des premiers investissements industriels majeurs de son mandat.
Le choix intervient alors que le luxe connaît un ralentissement après plusieurs années de forte croissance. Loro Piana continue pourtant de consacrer plusieurs dizaines de millions d’euros à son outil de production. La logique correspond au positionnement de la maison. Sa valeur repose largement sur les matières, la construction des vêtements et la capacité à maintenir une qualité constante sur des produits dont les prix sont très élevés.
Ghemme doit permettre à Loro Piana d’augmenter ses capacités, mais aussi de mieux coordonner le développement des produits, la fabrication et la transmission des savoir-faire.
La maison ne cherche pas à produire davantage à n’importe quel prix. Elle investit dans les métiers et les équipements qui lui permettent de fabriquer davantage tout en conservant le niveau de contrôle associé à son nom.
À Ghemme, Loro Piana ajoute donc une pièce importante à son dispositif industriel. Après les failles révélées par le recours à certains sous-traitants, la maison devra toujours surveiller l’ensemble de sa chaîne de fournisseurs. Mais pour la maille, une partie croissante de la fabrication se trouve désormais sous son propre toit.
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