Argentine : l’emploi textile, victime collatérale de l’ouverture des marchés façon Milei
Chaque jour, les machines à coudre cèdent du terrain dans le vaste entrepôt face aux caisses de vêtements importés. À Buenos Aires, une usine de prêt-à-porter illustre la bataille perdue d’avance du textile argentin, face à l’ouverture des marchés sous la présidence Milei.
Il y a deux ans encore, « Confecciones Seman », costumes et chemises, façonnait plus de 3 000 complets par mois. Aujourd’hui, environ la moitié. Et le bourdonnement des machines à coudre en fond sonore est trompeur : 6 sur 10 sont à l’arrêt.
« Tout ça t’enlève l’envie », médite l’entrepreneur Alejandro Pernas, 40 ans dans le textile. Il avoue importer à présent quelques produits finis à bas prix, qu’il revend à côté de la confection maison, pour « faire la maille » comptablement et pouvoir conserver sa centaine d’employés. Pour combien de temps face à une « ouverture indiscriminée » du marché, demande-t-il ?
Depuis 2023, le textile argentin a perdu plus de 18 000 emplois et fonctionne au tiers de sa capacité installée, selon des chiffres du cabinet Analytica et de la Fédération des Industries Textiles (FITA).
Au nom de l’intérêt supérieur des consommateurs — au pouvoir d’achat bridé par deux ans de politique d’austérité — le gouvernement ultralibéral de Javier Milei, au pouvoir depuis fin 2023, a réduit ou assoupli les barrières douanières, simplifié les procédures d’importation et d’achat en ligne.
Résultat : +97,3 % d’importations de vêtements l’an dernier, et l’irruption massive de plateformes comme Shein et Temu. L’angoisse grandit désormais pour les quelque 500 000 emplois, directs ou indirects, liés au textile. Pour le gouvernement, il était temps de « détricoter les aberrations » du secteur.
Fin de la « surprotection » ?
« Jamais de ma vie je n’ai acheté de vêtements en Argentine, parce que c’était du vol ! », s’exclamait en début de mois le ministre de l’Économie Luis Caputo, déclenchant un tollé.
Les nœuds du textile argentin ne datent pas d’hier. Le think tank Fundar a énuméré une série de facteurs aggravants, contribuant au fait qu'en 2024, les vêtements étaient en moyenne « 35 % plus chers que dans le reste » de l’Amérique du Sud. Augmentation des barrières à l’importation, inflation galopante, détérioration du change, prix de l’habillement non encadrés et pression fiscale : la liste est longue.
Une maladie plurisymptomatique, longtemps masquée par la protection douanière. Pour le ministre Caputo, le textile est « un cas emblématique d’un secteur surprotégé pendant des années » — sous les gouvernements antérieurs de centre-gauche —, qui selon lui a enrichi les entrepreneurs, tandis que « des millions d’Argentins payaient leurs vêtements et chaussures 2, 3, 4, 10 fois plus cher qu’ailleurs dans le monde. Idiot ».
À 1 000 km de Buenos Aires, un jean, une jupe et un chemisier empilés sur une balance d’épicerie, dans un petit magasin bondé de Mendoza (ouest), illustrent un autre pan du dilemme argentin.
Vêtements au kilo
Ici, on achète les vêtements au poids. Des articles arrivés par ballots de 50 kg d’Indonésie, de Chine, d’Europe ou des États-Unis. Le prix est imbattable : environ 15 000 pesos (près de 9 euros) le kilo.
« On fait ça à la fois pour survivre comme commerce, et pour préserver un peu le porte-monnaie des gens », plaide la gérante Johana Romero Flores. « Mais ça fait mal, parce que j’aimerais que l’on produise ici, que tout fonctionne, sans avoir à penser 24h/24 à comment rester dans le business. »
Le but du gouvernement n’est pas de « protéger les industries, mais les intérêts de tous les Argentins », a asséné le chef de cabinet, Manuel Adorni. D’ailleurs, soutient le ministre Caputo, quelques secteurs textiles ciblés pourraient être compétitifs, mais il faut faire des choix. En filigrane : aux autres de se reconvertir.
Atterré, le secteur crie au « libéralisme dépassé et suicidaire ». « Aucun entrepreneur ne veut revenir à l’ère du protectionnisme qui n’a pas fonctionné », assure Claudio Drescher, président de la Chambre de l’habillement. « Mais il ne faut pas non plus libéraliser les marchés de façon naïve et stupide comme on le fait là. »
« Si le marché permettait la coexistence des deux scénarios, production locale et importation, ce serait fantastique », rêve Alejandro Pernas, sans trop y croire. « L’entreprise, elle, pourrait se reconvertir et devenir demain importatrice », avance son directeur d’atelier, Daniel Romani. « Mais l’employée qui, depuis 30 ans, coud des manches de costumes, en quoi va-t-elle se reconvertir, elle ? »
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