Alibaba : 10,2 milliards de dollars levés pour l’IA, le pari du rendement commence maintenant

Alibaba veut transformer son avance dans le cloud et les modèles d’intelligence artificielle en avantage durable.

Mais pour financer cette course, le géant chinois demande désormais directement de l’argent à ses actionnaires. L’opération de 10,2 milliards de dollars annoncée à Hong Kong intervient après un trimestre marqué par une hausse de 75 % des dépenses d’investissement et une chute de 75 % du bénéfice net. Le marché vient de rappeler que la promesse de l’IA ne dispense pas de démontrer son retour sur capital.

Il y a encore quelques mois, Alibaba pouvait présenter son offensive dans l’intelligence artificielle comme un investissement de croissance financé par les ressources d’un leader du commerce et du cloud.

Aujourd'hui, le calcul devient de moins en moins confortable. Dimanche 23 août, le groupe a annoncé le placement de 710 millions d’actions nouvelles à Hong Kong, au prix de 112,70 dollars de Hong Kong par titre. L’opération doit lui rapporter environ 80 milliards de dollars de Hong Kong, soit 10,2 milliards de dollars, et représente environ 3,6 % du capital après émission. Le prix retenu correspond à une décote de 8,4 % par rapport au cours de clôture précédent.

Le lendemain, l'action Alibaba a perdu jusqu'à environ 10 % à Hong Kong avant de réduire une partie de ses pertes. Le marché ne sanctionne pas nécessairement l'IA elle-même, ni ne pointe du doigt cette fameuse bulle de l’IA. Il sanctionne le prix qu'Alibaba est désormais prêt à payer pour rester dans la course. Car cette levée intervient quelques jours seulement après la publication de résultats qui ont rendu visible le coût de cette ambition.

L’IA commence à rapporter. Elle coûte surtout beaucoup plus cher.

Au trimestre clos fin juin, Alibaba a enregistré 268,95 milliards de yuans de chiffre d'affaires, en hausse de 9 % sur un an. Mais son bénéfice net attribuable aux actionnaires s'est effondré de 75 %, à 10,54 milliards de yuans. Dans le même temps, ses dépenses d'investissement ont bondi de 75 %, à 67,68 milliards de yuans. La raison semble identifiée. Alibaba achète des puces, construit des capacités de calcul et développe ses modèles d'IA à un rythme beaucoup plus soutenu.

Le chiffre d'affaires de ses activités de cloud et de calcul liées à l'IA a progressé de 45 %, à 48,44 milliards de yuans, soit environ 7,1 milliards de dollars. La croissance du cloud est même la plus forte enregistrée par Alibaba depuis 22 trimestres. Sa marge EBITA ajustée dans le cloud a atteint environ 12 %, contre un niveau nettement inférieur auparavant.

Alibaba dispose donc d'un élément que beaucoup d'entreprises engagées dans l'IA n'ont pas encore. Une demande commerciale réelle. Le problème est que cette demande doit désormais croître suffisamment vite pour justifier les infrastructures nécessaires à son développement.

Une facture de 56 milliards de dollars déjà à moitié engagée

Alibaba avait annoncé l'an dernier un programme de 380 milliards de yuans, soit environ 56 milliards de dollars, sur trois ans, également consacré à l'IA et aux infrastructures de cloud. Selon Reuters, le groupe avait déjà dépensé près de la moitié de cette enveloppe au moment de publier ses derniers résultats.

Le groupe affirme désormais que le délai de récupération de ses investissements dans l'IA pourrait être ramené à deux ans et demi, contre trois ans précédemment envisagés, grâce à l'accélération de la demande.

Cette amélioration est importante, mais elle révèle aussi le changement de nature du dossier Alibaba. Pendant des années, l'intelligence artificielle pouvait être traitée comme une nouvelle couche logicielle venant enrichir des activités existantes. Le modèle économique est désormais beaucoup plus lourd. Il faut des centres de données, des réseaux, des puces, de l'électricité, des capacités de stockage et des modèles toujours plus puissants.

L'IA devient une industrie d'infrastructures avant d'être une industrie de logiciels. Et cela change complètement la question posée aux investisseurs.

Pourquoi faire appel aux actionnaires maintenant ?

Alibaba est loin d'être une entreprise dépourvue de ressources. Pourtant, elle choisit de lever 10,2 milliards de dollars sur les marchés alors même que son activité reste fortement génératrice de revenus. Le choix peut être lu de deux manières.

La première est défensive. Alibaba veut s'assurer de disposer de suffisamment de capital pour ne pas ralentir ses investissements alors que la concurrence chinoise et américaine s'intensifie. La seconde est plus ambitieuse. Le groupe considère que le coût de ne pas investir aujourd'hui serait supérieur au coût de la dilution.

Les 710 millions d'actions nouvelles représentent environ 3,6 % du capital élargi. Pour les actionnaires existants, la dilution est donc réelle, mais relativement limitée à l'échelle du groupe. En revanche, le signal envoyé est beaucoup plus important.

Alibaba dit en substance au marché qu'il préfère diluer légèrement ses actionnaires aujourd'hui plutôt que prendre le risque de sous-investir dans une technologie qu'il considère comme structurante pour les prochaines années.

Le problème est que cette décision arrive après un trimestre au cours duquel le groupe a déjà consommé énormément de capital.

Le marché ne doute pas seulement de l’IA. Il doute du rendement de l’IA

C'est là que la réaction boursière prend son sens. Les investisseurs ont déjà accepté l'idée que l'IA nécessite des dépenses massives. Ce qu'ils commencent à demander, c'est quand ces dépenses deviendront suffisamment rentables pour justifier le capital engagé.

Alibaba a fourni plusieurs éléments encourageants. Ses revenus cloud liés à l'IA progressent de 45 %. Les revenus issus des produits liés à l'IA enregistrent encore une croissance à trois chiffres pour le douzième trimestre consécutif. Son modèle Qwen continue d'être développé et le groupe multiplie les applications commerciales.

Mais parallèlement, le capex progresse de 75 % et le bénéfice net plonge de 75 %. C'est ce décalage que le marché regarde. Le problème est donc de savoir combien de capital il faudra encore dépenser avant que cette technologie ne produise des rendements suffisamment élevés. Cette question dépasse évidemment Alibaba. Elle concerne aujourd'hui toute l'industrie technologique.

Alibaba ne peut plus se permettre de perdre la bataille du cloud

Il faut également regarder l'opération sous un angle plus stratégique. Alibaba n'investit pas dans l'IA uniquement pour créer le prochain grand modèle chinois. Son véritable actif est son intégration verticale. Le groupe possède simultanément une plateforme de commerce, un cloud, des modèles d'IA et un vaste écosystème de clients professionnels et consommateurs.

Son ambition est donc de contrôler davantage de maillons de la chaîne. Les puces et l'infrastructure fournissent le calcul. Les modèles Qwen fournissent l'intelligence. Alibaba Cloud fournit la distribution auprès des entreprises. Les applications peuvent ensuite être intégrées au commerce électronique et aux autres activités du groupe.

C'est cette logique de « full-stack AI » que le groupe met en avant. Et elle explique pourquoi Alibaba ne peut pas simplement attendre que le marché se stabilise.

Un ralentissement des investissements pourrait signifier perdre des parts de marché dans le cloud, affaiblir Qwen face aux modèles concurrents et laisser d'autres acteurs capter les entreprises chinoises qui commencent à intégrer l'IA dans leurs opérations.

Le coût de l'investissement est élevé. Mais celui d'un retard technologique pourrait l'être davantage.

La bataille est aussi géopolitique

Il y a enfin une dimension que les marchés occidentaux ont tendance à sous-estimer. Alibaba investit dans une technologie qui se trouve au cœur de la compétition entre la Chine et les États-Unis.

L'accès aux semi-conducteurs avancés reste soumis à des restrictions américaines, tandis que les entreprises chinoises cherchent à améliorer leurs propres capacités de calcul et à développer leurs architectures de puces. Dans ce contexte, investir dans ses propres infrastructures n'est pas uniquement une décision commerciale. C'est aussi une forme d'assurance stratégique. Alibaba a d'ailleurs annoncé récemment l'ouverture d'un nouveau centre de données en Corée du Sud, portant son réseau à 104 zones de disponibilité dans 30 régions.

La constitution d'une infrastructure mondiale de cloud devient ainsi une manière de réduire la dépendance à certains fournisseurs tout en donnant à Alibaba une capacité à distribuer ses modèles et ses services au-delà de la Chine.

Une opération qui arrive dans un marché devenu beaucoup moins patient

Alibaba lève 10,2 milliards de dollars au moment où les marchés commencent à s'interroger plus largement sur la rentabilité des investissements dans l'IA. D'autres géants technologiques ont eux aussi commencé à lever des montants considérables ou à augmenter fortement leurs dépenses pour construire leurs infrastructures.

Mais Alibaba se trouve dans une situation particulière. Contrairement à certaines entreprises américaines qui peuvent encore financer une partie de leur expansion par des flux de trésorerie considérables, le groupe doit composer avec un marché chinois extrêmement concurrentiel et une activité de commerce électronique qui n'offre plus les taux de croissance de ses premières années.

L'argent consacré à l'IA est donc aussi de l'argent qui ne sera pas utilisé ailleurs. C'est ce que la Bourse vient de rappeler.

Le pari est cohérent. Il n'est pas encore démontré.

La baisse du titre ne constitue pas pour autant un désaveu de la stratégie d'Alibaba. Le groupe dispose aujourd'hui de l'un des rares cas où l'IA commence à produire des revenus significatifs à l'échelle d'une grande entreprise technologique. La croissance de 45 % du cloud et les revenus en hausse rapide de ses produits IA montrent que les investissements commencent à trouver un débouché commercial.

Mais Alibaba demande désormais au marché de croire à une deuxième étape. Celle où l'augmentation des capacités de calcul permettra d'accélérer les revenus, où les modèles deviendront suffisamment utilisés pour amortir leur coût et où les infrastructures finiront par produire des rendements supérieurs au capital qu'elles consomment.


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